C’est un grand jardin
plein d’arbres et de verdures, il est entouré par des murs très hauts et il y a un portail en fer forgé à demi fermé, je le force un peu, il s’ouvre,
je pénètre dans ce sanctuaire, je marche, je cours, je suis bien.
La nuit tombe subitement, je suis toute seule, je me sens épuisée, j’ai peur,
je veux sortir, rentrer chez moi, le portail est fermé à double tour, je cherche à escalader le mur mais je n’y arrive pas, je tombe et je me fais mal, je pleure, je ne veux pas rester
prisonnière, je vois là bas une lumière tout au fond du jardin, je tourne la tête vers le portail, il y a ma mère, elle me sourit, je cours vers elle, je me jette dans ses bras mais elle
s’évapore. Je crie et je tombe.
Je me réveille en sursaut, je suis en nage, je regarde le réveil, il est
minuit.
Une armoire, une table et un lit, elle sourit.
Les choses qu’elle aurait pu faire dans cette chambre d’hôpital lui semblent à
cet instant très important. Elle n’a la force ni de se lever ni de marcher. Etendue sur le lit, elle écoute son cœur battre, les larmes lui coulent sur le visage, elle est
triste.
Non ! C’est faux, elle est folle de rage, une rage intérieure
qu ‘elle ne peut exprimer car trop faible pour bouger.
Je veux me lever, mettre ma robe rouge qui me va si bien, me mettre un peu de
maquillage et puis sortir marcher le long des trottoirs du centre ville, regarder les vitrines, errer, respirer l’odeur de la rue, sourire aux passants.
Elle a vingt trois ans, pèse trente quatre kilos, les veines de ses mains sont
toutes endommagées par les piqûres du sérum, elle ne sent plus son dos tellement il lui fait mal, sa poitrine est trouée par les nombreuses ponctions qu’on lui a fait faire, son corps est meurtri
par la chimiothérapie.
Je supporterais tout, je ferais tout ce que me disent les médecins, je prendrai
les vingt comprimés avant chaque repas, je ferais toutes les ponctions qu’ils demandent, je supporterai cette chambre hideuse, je ne critiquerai plus les infirmières.
J’ai pris ma décision, je veux
lutter, je veux vaincre, je veux vivre.
Deux heures du matin, six bonnes heures avant l’arrivée de maman, je m’ennuie,
je veux me relever mais je n’y arrive pas, je sonne l’infirmière mais personne ne vient, elle doit être entrain de dormir la chanceuse !
Ma main me fait mal, je la gratte, le sang coule, je
pleure…
Non ! Ressaisis-toi, ce n’est qu’un peu de sang, trois fois rien,
calme-toi !
Quatre heures du matin, je
somnole, j’allume la radio, les informations, attentats à la bombe, catastrophe de Tchernobyl bientôt deux ans, enfin une chanson, j’écoute, France Gall chante son nouveau tube « Ella elle
a »…Plus j’écoute, plus elle me rappelle ma fiche de diagnostic accrochée au bout de mon lit, il y a mon nom puis trois initiales écrites en majuscules « L.A.L » leucémie à
lymphocytes-avancé, ça sonne comme la chanson, je suis écœurée, j’éteint la radio.
Cinq heures du matin, bientôt l’infirmière du jour viendra me changer, j’en ai
bien besoin, je suis moite, le sang sur mon bras a séché, Une grosse tâche rouge sur le drap blanc, j’ai honte.
Elle tient un journal depuis ses dix ans, quand elle l’ouvre, elle retrouve
tous ces moments qui ont été son enfance puis son adolescence.
Il y a son premier jour au lycée, le jour de sa rencontre avec sa meilleure
amie, le vieux film qu’elle a vu un soir à la télévision, la sempiternelle guerre contre sa sœur qui la jalouse et lui pique ses affaires, son amour secret l’année de ses quatorze ans : son
beau et jeune professeur d’arabe classique syrien d’origine, il passait son temps à leur parler du moyen orient, de son pays, de ses richesses et de sa beauté, il lui fit découvrir l’histoire
arabe, la Palestine l’occupation israélienne, la souffrance du peuple palestinien, la résistance de celui-ci, les mouvements culturels, il lui fit
connaître Nizar Kabbani, Mahmud Darwich, Fairouz, elle se transportait, en son âme elle luttait avec eux, elle criait non à l’injustice, non à l’oppression, non à la violence, non à
l’intolérance, non à la mort.
J’ouvre mes yeux, le soleil m’éblouit, maman est là, elle me sourit, ma tête
est brûlante, j’ai soif, pose ta main sur mon front maman, ça me soulage un peu…
L’infirmière chef est une petite femme qui n’arrêt pas de rouspéter et de crier
après les autres infirmières et après les malades, il n’y a qu’avec les médecins qu ‘elle est gentille. L’après midi, quand tout le monde fait la sieste et que tout est calme ; de temps
en temps elle vient me tenir compagnie, elle m’aime bien d’autant plus que maman tout les vendredi n’oublie pas de lui glisser cinquante dirhams dans la poche, elle me raconte tout sur tous,
médecins, infirmières et stagiaires qui se trouvent dans son secteur, elle connaît toutes leurs manies, leurs ruses, leurs secrets, elle sait qui aime qui, qui déteste qui jalouse
qui…Elle parle, parle et moi j’écoute, elle me distrait un peu et quand elle me fait mal à la tête et que je n’en peux plus, je ferme les yeux, alors
elle se lève, rajuste mon sérum et s »en va chercher une autre oreille
J’ai un ami, adil sept ans, il a de grands yeux marrons qui n’arrêtent pas de
vous fixer, de vous jauger, comme s’il cherchait le fond de votre âme, mais dès que vous le regardez à votre tour, il détourne les yeux furtivement et si vous insistez, il s’enfuit et ne revient
plus vous voir.
C’est un garçon gentil et sociable, curieux de tout et qui comprend très vite,
s’il avait été normal, il serait sans doute un bon élève. Adil est bavard, c’est là son seul défaut, il n’arrête pas de parler de tout et de rien, du dernier match de foot raja contre widad, sa
grande passion pour le raja, un jour quand il ira mieux sa mère a promis de l’emmener au stade et quand
il sera grand, il sera le meilleur joueur du monde et passera à la télévision !
Il parle aussi de la dernière visite de sa mère qu’il décrit méticuleusement,
ma mère est très belle, elle m’a apporté des bonbons et des biscuits, j’ai tout mangé, c’était très bon, je vais bientôt guérir le docteur me l’a dit, je vais enfin pouvoir rentrer avec mui, elle
va être contente car elle m’aime beaucoup, elle me le dit tout le temps, ne sois pas triste, je viendrais te voir tous les jours et je t’apporterais des bonbons et des gâteaux et puis toi aussi
tu vas guérir et tu rentreras chez toi pour voir ta maman.
Adil ne porte pas de bonnet comme moi, le crâne luisant et les oreilles
dégagées, il me fait penser à un extraterrestre, dès le matin il se lève, descend du lit, attrape son sérum avec sa main valide et s’en va faire le tour des chambres, il écoute, rit et raconte
les nouvelles et les blagues qu’il a apprises.
Dans ma chambre il s’attarde un peu, je l’écoute et ne le regarde pas, c’est ce
qu’il préfère pardessus tout, il dit que je suis son amie.
Adil ne va pas bien, les médecins sont très pessimistes c’est l’infirmière chef
qui me l’a dit, on ne lui donne guère plus d’un mois.
Personne ne vient jamais lui rendre visite, c’est un enfant abandonné, il y a
un an de cela sa mère, une jeune femme chétive et misérable l’a amené, elle revint deux ou trois jours après puis personne ne l’a revu.
J’ai la tête qui tourne, je m’évanouis.
Elle rouvre son journal, le jour où elle rencontra Hassan était aussi son premier jour à la faculté.
Elle lit : « Il est beau, grand et musclé avec un visage d’ange, je
l’aime ! »
Ils avaient très vite sympathisé, ils ont été dans le même groupe d’étudiants
et ils se sont inscrits aux même cours.
Elle étudiait avec lui, révisait avec lui sortait avec lui et naturellement
elle tomba amoureuse de lui.
« Je l’aime et il m’aime, je nage dans le
bonheur ! »
Main dans la main, ils ont passé des journées entières à rêver de leur avenir
commun et à faire des projets, ensemble bien sûr, ils le resteront toujours.
Elle pleure.
Oh ! Chéri, tu me manques tant, je pense à toi, où est-tu
aujourd’hui ?
Est que tu penses encore à moi ?
Depuis que je suis dans cet hôpital, je n’ai plus de nouvelles de toi, pourquoi
tu ne viens pas me voir ?
Les quelques heures ou je suis consciente et que je n’ai pas mal je pense à
nous et je pleure.
La seule visite qui me fait du bien est celle de maman, la vue de toutes les
autres personnes, tantes, cousins, amis et connaissances me répugne, leur regard, leur pitié, leur gêne devant moi m’écœure, leur devoir accompli ils repartent en me laissant si frustrée, est ce
que j’ai changé à ce point ?
Et toi qui ne viens jamais, j’aurai aimé que toi aussi tu viennes et que tu
poses sur moi le même regard, j’aurai eu mal sur le coup mais je serais soulagée, j’aurai compris, je ne me torturerais plus.
J’attends, j’attends toujours, au fond de moi je sais que tu m’as oublié, que
tu as choisi de vivre pour une personne saine et normale que je ne suis plus et pourtant je rêve de toi, de nous et j’attends parce que je t’aime toujours et que dans ma situation je n’ai que
l’espérance, le rêve et l’attente pour compagnons.
Ce jour là, le médecin lors de sa visite quotidienne lui dit qu’elle est en rémission complète, le mal est stoppé, elle serait toujours sous chimiothérapie mais si
elle le désire elle peut rentrer chez elle, si dans trois mois son état est toujours le même, elle serait définitivement guérie !
Je n’en crois pas mes oreilles, Dieu soit loué, j’ai encore une chance de
redevenir comme tout le monde !
Deux semaines ont passé, elle est à la maison, sa maman lui a fait son lit au
beau milieu du salon, elle est toujours fatiguée, elle n’a la force ni de lire ni de regarder la télévision qu’elle laisse pourtant allumer, elle somnole, épie les mouvements des membres de sa
famille qui vaguent à leurs occupations. De temps à autre sa sœur ou son frère viennent lui tenir compagnie.
Ma sœur Nadia s’est découverte dernièrement une passion pour la peinture et les
perroquets, elle me fait sourire, elle n’arrête pas d’en parler, elle me montre ses croquis, elle voudrait acheter un petit perroquet tout vert mais il coûte très cher, il faudra faire des
économies.
Quant à mon frère Yacine il est occupé par ses révisions pour le baccalauréat
et les rendez-vous avec sa nouvelle amie une jolie brunette qu’il a rencontré dans une fête, il va chez le coiffeur, choisi ses vêtements, il veut lui plaire.
Je les envie, bientôt je réintégrerais la vie, comme eux, j’aurai des
problèmes, des obstacles et des aventures, bientôt…
Elle fait la liste de tout ce quelle n’a pas encore
fait :
Je veux conduire une voiture,
monter à cheval,
voyager par avion, faire une croisière en bateau,
faire l’amour,
mettre au monde un
enfant,
faire la grasse matinée sur un
matelas hydraulique,
Apprendre à tricoter, à faire la
cuisine…………………………..
Elle fait toujours le même rêve celui du jardin qui se ferme sur elle, mais elle n’y fait plus attention, elle est en paix avec elle-même et pour la première fois
depuis de longs mois elle appréhende un avenir meilleur que ce présent lourd qui s’éternise.
Mes cheveux commencent à repousser, je ne mets plus le bonnet, chaque jour je
m’habille et je fais quelques pas dans la maison, le médecin vient me voir tous les deux jours, il est content, il ne me reste qu’un mois à passer et le mal sera vaincu à jamais,
inchallah !
Elle se réveille, l’armoire, la table et le lit, non ! Elle referme les
yeux, des larmes chaudes coulent sur son visage, d’un coup tout revient la douleur aiguë dans sa tête et ses membres, sa ré hospitalisation, sa rechute.
Maman presse-moi la tête, j’ai mal, mais presse donc ! Broie la entre tes
mains, laisse moi la cogner contre le mur.
Elle s’évanouit …
Elle garde les yeux clos et tient la main de sa mère qui pleure et
prie.
Ma tête bourdonne, mes mains et mes jambes sont engourdis.
Mon Dieu aidez-moi !
Il fait jour, elle sent le soleil sur son visage, elle est calme, elle flotte
sur un nuage, elle ne sent plus de douleur, elle est bien, elle respire.
Je ferme les yeux, j’ouvre le portail, j’avance dans cet immense jardin
cloisonné, je n’ai plus peur, la lumière labàs s’approche de plus en plus.
Elle sourit.
Maman, ne pleure plus, soit courageuse, adieu !
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